Mon rôle d’accompagnante en EHPAD me ramène parfois à l’essentiel.
Pas l’essentiel dont parlent les livres de développement personnel.
Pas le bonheur.
Pas “être bien”.
Pas le confort.
Un autre essentiel.
Celui que l’on oublie facilement : la capacité de rester vivant intérieurement quand le corps commence à changer.
La grande peur : perdre son autonomie
J’ai été confrontée à une dame qui perd progressivement la vue.
Et derrière cette perte, il y a une peur immense : celle de perdre son autonomie.
La perte d’autonomie est probablement l’une des plus grandes peurs liées au vieillissement. Je l’ai observée chez mes amies de plus de 80 ans. J’en ai une qui perd peu à peu la vue et l’ouïe, et chaque fois que je la revois, je mesure combien la réalité avance.
Ce n’est pas seulement la vision qui diminue.
C’est le sentiment de contrôle.
C’est l’identité.
C’est la place dans le monde.
Mon rôle : accompagner, pas rassurer à tout prix
Revenons à cette dame que j’accompagne.
Mon rôle n’est pas de lui “remonter le moral”.
Comment pourrais-je lui dire que tout ira bien, alors qu’elle sait qu’elle finira par ne plus voir ?
Mon rôle est de l’accompagner dans son sentiment.
De laisser exister sa peur.
De respecter son temps d’intégration.
Elle doit digérer la nouvelle.
Elle doit se réadapter à son monde.
L’accompagnement, que ce soit en EHPAD ou en constellation familiale, ce n’est pas nier la réalité. C’est rester présent dans la réalité.
La promenade : continuer à vivre
Je lui propose néanmoins d’aller marcher un peu. Sortir de la chambre. Prendre l’air.
Elle accepte.
Elle va dans la salle de bain, puis vers son placard. Elle prend une veste. Elle se déplace en tâtonnant.
Je lui dis :
“Vous vous débrouillez bien. Vous connaissez votre chambre, vos vêtements. Vous restez autonome sur certaines choses. Oui, vous aurez besoin d’aide pour d’autres. Mais vous allez vous adapter.”
Nous marchons dehors. Nous avons une vue sur le Ventoux.
Je lui décris ce que je vois le long du parcours. Le ciel. Les couleurs. La forme du mont.
Elle me dit :
“Je me souviens comment était le Ventoux quand je suis arrivée il y a deux ans.”
Je lui réponds :
“Alors servez-vous de vos souvenirs pour voir ce que je vous décris. Toutes les fois où vous l’avez vu.”
Elle ne voit plus avec ses yeux.
Elle voit avec sa mémoire.
Voir avec les mains
Nous passons près d’un bac de fleurs déjà bien fleuri pour ce mois de février.
Je me souviens d’un exercice appris auprès d’une psychologue sur l’accompagnement des personnes aveugles.
Je lui propose :
“Venez, je vais vous faire voir autrement.”
Elle touche les fleurs.
Il y a des pensées, douces, violettes.
Une fleur qui ressemble à un petit chou.
Puis une plante aux mini-fleurs violettes.
Elle touche. Elle explore.
Et soudain elle me dit :
“C’est de la bruyère, il me semble.”
Je vérifierai plus tard : c’était bien de la bruyère.
Je lui dis alors :
“Même sans voir, vous pouvez voir autrement.”
Voir avec les mains.
Voir avec les textures.
Voir avec la mémoire.
Voir avec l’ouïe
En rentrant, elle me dit :
“Les oiseaux, je les entends tous les matins. J’adore. Mais je ne sais pas quels oiseaux c’est.”
Encore une autre manière de voir.
Nous parlons des sons, des différences, du roucoulement des pigeons, des chants cachés dans les arbres.
Nous ne voyons pas les oiseaux.
Mais nous les percevons.
La vision a plusieurs formes
Elle m’a rappelé combien j’avais de la chance de voir.
Mais surtout, elle m’a rappelé que la vision ne passe pas uniquement par les yeux.
On peut voir avec :
-
les mains
-
l’ouïe
-
les sensations
-
le vent sur la peau
-
la chaleur du soleil
-
l’ombre
-
les textures
Je ne lui ai pas remonté le moral.
Je lui ai ouvert d’autres perspectives.
La semaine suivante, nous avons refait le même chemin. Pour qu’elle s’habitue. Pour ancrer des repères. Elle marchait avec ses deux cannes, de plus en plus assurée. Nous faisions attention aux sons, aux sensations, au toucher.
Un jour peut-être, elle acceptera pleinement ce qui lui arrive.
Ou peut-être qu’un médecin pourra améliorer sa vision.
Mais en attendant, elle vit.
Quand la peur va plus loin
J’ai une amie atteinte de DMLA. Elle me dit depuis des années que si elle perd la vue et l’ouïe, elle ne voudra plus vivre. Elle parle de préparer sa mort.
Mon rôle, en tant qu’accompagnante, est d’accompagner la vie.
J’écoute les doléances.
Je n’impose rien.
La personne que j’accompagne en EHPAD a encore de belles années devant elle, si quelqu’un marche à ses côtés.
Elle me disait :
“Je ne pourrai plus lire.”
Je lui ai proposé de lui lire des livres.
Finalement, elle m’a dit qu’elle ne lisait pas vraiment, qu’elle regardait surtout la télévision.
Je lui ai parlé de l’audiodescription pour les personnes malvoyantes. Je vérifierai un jour comment l’activer.
En attendant, elle écoute.
Et cela lui suffit.
Un exercice que je fais moi-même
En été, lorsque je médite dehors, je ferme les yeux à la fin et j’essaie de rentrer chez moi en me guidant uniquement avec les mains. Je fais attention :
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à la chaleur
-
à la lumière
-
aux zones d’ombre
-
aux textures
-
aux sons
Je retrouve ma maison car je connais mon jardin.
Je fais cet exercice depuis que j’ai vu un épisode de Rendez-vous en terre inconnue avec Gilbert Montagné. Ce fut pour moi l’une des plus belles leçons de vie. Une émission profondément philosophique et humaine.
Il nous montre que le handicap n’empêche pas la vie.
Il transforme la manière de la percevoir.
Ce que cela m’enseigne comme thérapeute
En constellation familiale, nous travaillons souvent sur la peur de dépendre, la peur de perdre, la peur de ne plus être capable.
Mais parfois, la vraie guérison ne consiste pas à supprimer la perte.
Elle consiste à apprendre à vivre autrement.
Accompagner, ce n’est pas sauver.
Ce n’est pas forcer l’optimisme.
C’est marcher à côté.
C’est ouvrir des chemins.
C’est rappeler qu’il existe toujours une autre manière de voir.