J’accompagne régulièrement des personnes en EHPAD.
Ce sont des moments qui me ramènent toujours à l’essentiel.

Il y a quelque temps, j’ai rencontré une femme d’une soixantaine d’années — 68 ans tout au plus. Un AVC avait bouleversé sa vie. Son corps ne répondait presque plus. Elle ne parlait plus. Elle ne bougeait plus, ou très peu. J’ai appris qu’elle marchait parfois avec la kinésithérapeute, mais le silence semblait figé autour d’elle.

Beaucoup de visiteurs lui caressaient le visage. Comme si, parce qu’elle ne parlait plus et ne bougeait plus, le toucher devenait la seule porte d’entrée possible.
Oui, le toucher est important. Mais pas pour tout le monde. Pas tout le temps. Pas de la même manière.

Moi, ce que je regardais, c’étaient ses yeux.

Voir la douleur dans le regard

Ses yeux parlaient.

Je voyais quand elle allait bien. Je voyais quand quelque chose n’allait pas.
Ce jour-là, je percevais clairement une souffrance.

Elle tentait de parler. Sa bouche s’ouvrait. Les sons ne sortaient pas, ou bien ils étaient incompréhensibles. J’avais déjà essayé de lui proposer un code simple : un clignement pour oui, deux pour non. Elle ne l’avait pas fait. Était-ce une impossibilité motrice ? Ou simplement que cette manière de communiquer ne lui convenait pas ? Je ne sais pas.

Alors ce jour-là, je l’ai regardée profondément. Vraiment regardée.

Je lui ai dit simplement :
« Je vois bien que vous avez mal… mais je ne peux rien faire pour vous. Je ne comprends pas. »

Elle m’a fixé avec intensité. J’ai plongé dans son regard.
Je suis restée là. Présente. Sans détourner les yeux.

Et soudain, dans un effort immense, les mots sont sortis :
« Mal aux yeux. »

Je les ai entendus distinctement.

Je lui ai dit que j’en parlerais à l’infirmière. À cet instant précis, une aide-soignante est arrivée. Je lui ai transmis le message.

Je me suis retournée vers elle :
« Ça y est, je vous ai comprise. »

Elle a soufflé un « enfin » chargé d’un soulagement si profond que j’en ai été traversée.
Son visage s’est apaisé. Elle souriait.

Dans ce simple échange, il y avait une libération.

« On ne va pas mourir là… »

Un peu plus tard, dans le silence de la chambre, elle a levé la main, s’est gratté la tête, et a murmuré :

« On ne va pas mourir là… »

Elle regardait au loin, vers le paysage visible par la fenêtre.

Je ne lui ai rien répondu.

Que pouvais-je ajouter ?
Parfois, accompagner, c’est simplement être là. Regarder le paysage ensemble. Partager le silence. Laisser l’âme respirer.

Le regard : miroir de l’âme

Cette rencontre m’a rappelé quelque chose de fondamental dans mon travail d’accompagnante en constellation familiale :

La communication ne passe pas uniquement par les mots.
Ni uniquement par le toucher.

Elle passe par la présence.
Et très souvent… par les yeux.

On dit que les yeux sont le miroir de l’âme. Ce n’est pas une simple formule poétique.
Quand une personne n’a plus que son regard pour s’exprimer, c’est par là que le lien se tisse.

Se regarder vraiment.
Pas un regard furtif.
Pas un coup d’œil rapide.

Un regard habité. Une présence intense. Une conversation silencieuse.

Dans les constellations familiales, je vois souvent cela : avant même que les phrases soient formulées, les regards parlent. Ils révèlent les loyautés invisibles, les douleurs anciennes, l’amour resté coincé, les pardons en attente, la colère.

Quand le regard dit l’indicible

Je pense souvent à la performance de Marina Abramović, The Artist Is Present.

Marina Abramovic et Ulay. The Artist is present

Assise en silence, elle regardait simplement les personnes qui venaient s’asseoir face à elle.
Un jour, Ulay, son ancien compagnon, est venu s’installer devant elle. Ils ne s’étaient pas revus depuis des années. 

Aucun mot.
Juste un regard.

L’émotion a jailli. Les larmes. Les mains qui se rejoignent.
Dans leurs yeux, tout était encore vivant. Je vous conseille de regarder la vidéo sur internet, c’est émouvant.

Le regard ne trahit pas.

Cette étincelle dans les yeux

Certaines personnes me disent que mes enfants ont « une étincelle dans le regard », comme leur mère.
Je ne sais pas quelle étincelle ils voient. Je ne la perçois pas moi-même.

Mais je sais une chose : chez nous, le regard est expressif.
On ne peut pas mentir avec les yeux. Ils révèlent ce qui traverse l’âme.

Dans l’accompagnement thérapeutique, dans les constellations familiales, dans les chambres d’EHPAD, dans les moments de vulnérabilité… le regard est un pont.

Un pont entre deux êtres.
Un pont entre la douleur et la compréhension.
Un pont entre le silence et la reconnaissance.

Et parfois, être vu… vraiment vu…
suffit déjà à soulager.