Quand la société fabrique ses propres monstres
J’ai récemment regardé sur Netflix un documentaire intitulé Une histoire d’amitié et de meurtre.
Dans ce film, plusieurs amis d’un meurtrier témoignent. Ils expliquent l’avoir côtoyé pendant plus de dix ans… y compris pendant la période des crimes. Aucun d’eux ne pouvait imaginer qu’il était capable d’un tel acte.
Cette question me revient souvent dans mon travail thérapeutique :
comment une personne peut-elle devenir meurtrière ?
Naît-on violent ?
Ou le devient-on ?
L’approche systémique et les constellations familiales apportent un éclairage très différent de celui que l’on entend habituellement.
Un souvenir d’adolescence qui m’a marquée
Lorsque j’étais au collège, j’ai connu un adolescent très particulier.
Il était beau, intelligent, discret et très timide.
Il ne cherchait jamais les conflits et restait souvent dans son coin.
Mais il avait un problème majeur : son père était professeur de sport dans notre collège.
Et ce professeur était probablement le plus détesté de tout l’établissement.
Il poussait les élèves au-delà du raisonnable.
S’il estimait qu’un exercice était mal fait, il faisait recommencer la séance.
S’il voyait quelqu’un ralentir en course, il imposait plusieurs tours supplémentaires.
Je me souviens très bien de ces cours où nous sortions complètement épuisés.
À l’époque, je ne savais pas pourquoi courir m’était si difficile.
Aujourd’hui, je sais que je souffre d’asthme d’effort : le stress et la course me coupent rapidement le souffle.
Mais pour ce professeur, il n’y avait qu’une seule explication :
nous étions des fainéants.
Ses favoris étaient évidemment les élèves sportifs.
Les autres étaient régulièrement humiliés.
La vengeance des enfants
Son fils, lui, était tout l’inverse de son père.
Gentil.
Discret.
Respectueux.
Mais pour les élèves du collège, il représentait une cible parfaite.
Les enfants s’en prenaient à lui pour se venger du père.
Je me souviens l’avoir retrouvé plusieurs fois en pleurs dans les toilettes.
Je prenais sa défense quand je le pouvais.
Je lui disais souvent :
« Parle à tes parents, dis-leur que tu es harcelé. »
Il m’a répondu un jour que son père lui avait simplement dit :
« Sois fort, ça va t’endurcir. »
Le message était clair : ne pas se plaindre, ne pas montrer sa souffrance.
Cette situation a duré toute ses années de collège.
Puis je l’ai perdu de vue.
Des années plus tard…
Quelques années plus tard, j’ai entendu parler d’un fait divers.
Un jeune homme avait tué le nouveau compagnon de son ex-petite amie à coups de pierre.
Quand on m’a dit son nom, je n’y ai pas cru.
C’était lui.
Le garçon timide du collège.
Un peu comme les amis dans le documentaire que j’avais regardé, je me suis dit :
« Ce n’est pas possible. »
Et pourtant…
Tous les ingrédients d’un drame
Quand on regarde son histoire avec du recul, plusieurs éléments apparaissent :
-
harcèlement scolaire répété
-
humiliation sociale
-
absence de soutien parental
-
interdiction d’exprimer la souffrance
-
isolement émotionnel
Tous ces facteurs créent ce que la psychologie appelle une accumulation de traumatismes relationnels.
Bien sûr, tous les enfants harcelés ne deviennent pas meurtriers.
Mais on ne peut pas non plus ignorer que certaines histoires créent un terrain propice à la violence.
On ne naît pas meurtrier
Contrairement à certaines idées reçues :
un adulte ne naît pas meurtrier.
Il le devient.
Les troubles graves comme la psychopathie ou certaines formes de schizophrénie sont souvent liés à :
-
un environnement familial instable
-
des traumatismes précoces
-
des carences affectives
-
une absence d’apprentissage de l’empathie
L’empathie, la bienveillance, la régulation des émotions…
tout cela s’apprend dès l’enfance.
la reproduction inconsciente de la violence dans les systèmes familiaux
Avec le recul, un élément me frappe particulièrement dans cette histoire. Son père humiliant régulièrement les élèves, sans beaucoup d’empathie pour leurs limites ou leurs difficultés. Il utilisait son pouvoir de professeur pour pousser, rabaisser et faire souffrir les élèves, souvent physiquement par l’effort, mais aussi moralement. Son fils, des années plus tard, a tué le petit ami de son ex-compagne en lui jetant des pierres. Bien sûr, ce n’est pas la même violence. Mais on peut observer une dynamique troublante : le père abusait de son pouvoir d’adulte et d’enseignant pour faire souffrir les élèves. Le fils, lui, a utilisé le pouvoir qu’il avait à ce moment-là : une pierre dans sa main. Comme si la violence avait changé de forme, mais que la souffrance, elle, continuait de circuler. Dans certaines dynamiques familiales, les enfants reproduisent inconsciemment ce qu’ils ont vécu ou observé : l’abus de pouvoir, l’humiliation, la domination. Pas forcément de la même manière, mais avec la même racine : une souffrance qui n’a jamais été reconnue ni entendue.
Quand la société ne protège pas les enfants
Le harcèlement scolaire reste un problème majeur.
Mes propres enfants l’ont vécu.
Face à cela, j’ai pris une décision radicale :
je les ai changés d’école puis instruits à la maison.
Car bien souvent, lorsque l’on dénonce le harcèlement :
-
les parents des harceleurs se défendent violemment
-
les institutions minimisent le problème
-
la victime reste seule
Et la souffrance continue.
La thérapie en prison : une piste essentielle
Dans certains pays, notamment aux États-Unis, des programmes thérapeutiques sont proposés — parfois même obligatoires — aux détenus.
Ces thérapies permettent :
-
de comprendre leur histoire
-
de reconnaître leurs actes
-
d’assumer leurs responsabilités
-
parfois même d’écrire des lettres d’excuse aux familles des victimes
Certaines familles témoignent que ces lettres peuvent apporter un apaisement.
Être reconnu comme victime et entendre un pardon sincère peut aider à entamer un processus de guérison.
La responsabilité et la réparation
Je me souviens d’une mère dont le fils avait été tué dans un accident de voiture.
Le conducteur responsable ne s’était jamais excusé.
Sa fille, qui était passagère dans la voiture, avait envoyé une lettre de pardon à la mère.
Cette maman m’avait dit :
« Cela m’a fait du bien…
mais ce n’était pas elle qui conduisait. »
Parfois, un simple « pardon » peut changer énormément de choses.
Et si la France développait davantage l’accompagnement thérapeutique ?
En France, les détenus ne restent généralement pas toute leur vie en prison.
La question de la réinsertion est donc essentielle.
Mettre en place des accompagnements thérapeutiques systématiques pourrait permettre :
-
une meilleure compréhension de leurs actes
-
une responsabilisation réelle
-
une diminution de la récidive
-
une reconstruction personnelle
Et peut-être aussi, parfois, une forme de réparation pour les victimes.
Conclusion
La violence humaine ne naît pas dans le vide.
Elle prend racine dans des histoires familiales, des blessures, des humiliations et des silences.
Comprendre ces mécanismes ne signifie pas excuser les actes.
Mais cela permet d’éviter de regarder les meurtriers uniquement comme des monstres incompréhensibles.
Car derrière chaque crime, il y a souvent une histoire de souffrance qui n’a jamais été entendue.