Il y a quelque temps, j’avais écrit un article sur les difficultés de communication que je rencontrais avec la direction de l’EHPAD dans lequel j’intervenais comme bénévole.

Vous pouvez le lire ici :  https://emiliespirit.fr/quand-la-communication-se-trouble-entre-cadre-emotions-et-liberte-dexpression/

« Quand la communication se trouble : entre cadre, émotions et liberté d’expression » 

Quelques semaines après cet article, au mois de juin, la direction a demandé à ma présidente que je ne revienne plus dans l’établissement.

Aujourd’hui, avec du recul, je pense comprendre pourquoi.

Une rencontre qui m’a profondément marquée

Depuis le mois de janvier, j’accompagnais chaque semaine une résidente présentant une déficience intellectuelle.

Accompagner une personne déficiente intellectuelle ne consiste pas simplement à discuter avec elle.

Il faut apprendre à décoder sa manière de communiquer.

Comprendre ce qui se cache derrière ses mots.

Comprendre aussi ce qui se cache derrière ses colères.

Chaque semaine, elle me répétait les mêmes phrases :

« Je veux partir. »

« Je ne m’entends avec personne. »

« On me critique. »

« Le personnel n’est pas gentil avec moi. »

Je ne savais pas toujours distinguer ce qui relevait de son ressenti, de sa perception ou de la réalité objective.

Mais une chose était certaine :

Elle souffrait.

Quand un conflit devient un problème de communication

Un jour, elle m’explique qu’au repas elle est assise à côté d’un résident qui crache régulièrement dans son assiette.

Cet homme est en fauteuil roulant et ne semble pas avoir conscience de ce comportement.

Face à cette situation, elle réagit comme beaucoup de personnes ayant vécu toute leur vie dans des structures spécialisées.

Elle crie.

Elle explose.

Elle exprime son émotion de manière brute.

Derrière ce comportement, je ne voyais pas une personne agressive.

Je voyais une personne en difficulté.

Une personne qui ne possède pas toujours les codes sociaux permettant d’exprimer son inconfort autrement.

À mes yeux, ce n’était pas un problème de méchanceté.

C’était un problème de communication.

Les personnes déficientes intellectuelles ont des besoins spécifiques

On demande souvent aux personnes déficientes intellectuelles de s’adapter au monde.

Mais combien de professionnels sont réellement formés à s’adapter à elles ?

Comprendre leurs émotions.

Comprendre leurs peurs.

Comprendre leur fonctionnement.

Comprendre que derrière une colère se cache parfois une immense détresse.

Les personnes déficientes intellectuelles ont besoin d’un accompagnement spécifique.

Pas parce qu’elles sont incapables.

Mais parce qu’elles communiquent souvent différemment.

Une idée simple

À force d’échanger avec cette résidente, une évidence s’est imposée à moi.

Son principal problème n’était pas son caractère.

Son principal problème était sa difficulté à comprendre les codes relationnels des autres.

Je me suis alors dit que quelques séances centrées sur la gestion des émotions, la communication et les relations humaines pourraient peut-être l’aider à mieux vivre son quotidien.

Elle était enthousiaste.

Pour la première fois, elle avait l’impression que quelqu’un cherchait une solution.

Pas seulement à écouter sa souffrance.

Mais à l’aider à avancer.

Derrière la colère se cachait la tristesse

Pendant plusieurs mois, j’ai observé chez elle beaucoup de colère.

De l’agacement.

Des plaintes.

Des critiques.

Puis un jour, quelque chose a changé.

J’avais préparé pour elle un petit classeur illustré.

Un classeur des émotions.

Comme ceux que l’on utilise parfois avec les enfants ou les personnes ayant des difficultés de lecture.

Elle était heureuse.

Elle comprenait immédiatement son utilité.

Le matin même, une intuition étrange me poussait à le terminer rapidement.

Comme si je n’aurais pas une autre occasion de le lui remettre.

Je ne savais pas encore à quel point cette intuition allait s’avérer juste.

La phrase qu’elle n’avait jamais prononcée

Ce jour-là, nous avons parlé longuement.

Je lui ai expliqué que pleurer n’était pas une faiblesse.

Que les larmes permettent parfois de libérer ce qui est bloqué depuis des années.

Puis elle s’est allongée.

Son visage a changé.

Et pour la première fois depuis des mois, elle a quitté la colère.

Elle est entrée dans sa tristesse.

Je lui ai demandé :

— Pourquoi es-tu triste ?

Alors elle a prononcé cette phrase :

« Je comprends que je vais rester ici toute ma vie. »

Cette phrase, elle ne l’avait jamais dite auparavant.

Je lui ai simplement répondu :

« Oui, c’est triste de comprendre cela. »

Nous sommes restées dans le silence.

Sans chercher à réparer.

Sans chercher à convaincre.

Simplement présentes avec cette émotion.

Le jour où elle a enfin pleuré

Plus tard dans l’après-midi, je l’ai retrouvée devant le bureau de la direction.

Elle pleurait.

Pour la première fois.

Vraiment.

Pas dans la colère.

Pas dans la revendication.

Dans la tristesse.

À mes yeux, quelque chose venait de s’ouvrir.

Un verrou émotionnel.

Un passage important de son chemin intérieur.

Et c’est précisément à ce moment-là que mon histoire dans cet EHPAD s’est terminée.

Deux jours plus tard, j’apprenais que je ne pourrais plus revenir.

Ce que cette expérience m’a appris

Cette histoire ne parle pas seulement d’un EHPAD.

Elle parle de notre société.

De notre difficulté collective à accueillir les émotions.

De notre difficulté à accompagner la vulnérabilité.

De notre difficulté à comprendre les personnes qui fonctionnent différemment.

Mon frère est lui-même déficient intellectuel.

J’en suis la curatrice.

Depuis des années, j’échange avec des éducateurs, des professionnels spécialisés et les structures qui l’accompagnent.

Je connais les défis de cet accompagnement.

Je connais aussi la richesse humaine qui se cache derrière ces différences.

Cette expérience m’a rappelé une chose essentielle :

Écouter ne suffit pas toujours.

Comprendre est déjà un pas de plus.

Accompagner est encore autre chose.

Et parfois, accompagner signifie simplement rester assis auprès d’une personne qui pleure, sans chercher à lui enlever sa tristesse.

Une nouvelle page

Aujourd’hui, je tourne cette page.

Je ne regrette pas le temps passé auprès de cette résidente.

Je ne regrette pas le classeur des émotions.

Je ne regrette pas les heures d’écoute.

Je ne regrette pas les larmes.

Car elles étaient peut-être le début de quelque chose.

Je continue désormais mon chemin d’accompagnante autrement.

Avec la conviction que chaque être humain mérite d’être entendu, compris et respecté dans sa singularité.

Et qu’au-delà des protocoles, des fonctions et des institutions, c’est souvent la qualité de la présence qui fait toute la différence.