Ce matin, je suis allée chez l’ophtalmologiste avec mon mari.
Un rendez-vous banal en apparence.

Je me suis fait opérer de la myopie il y a environ quinze ans. L’opération a été une libération. Pendant des années, j’ai vu clairement. Et puis, doucement, je sens que ma vue baisse. Rien d’alarmant. 

Mais ce rendez-vous m’a fait réfléchir à bien plus que mes yeux.

Le monde médical a changé… et le système aussi

Il y a quinze ans, mon ophtalmologue s’occupait de tout :
la tension oculaire, les contrôles de vue, l’examen complet. Une seule personne, une seule relation, un seul référent.

Aujourd’hui, nous avons vu trois professionnels différents.

Un assistant pour les premiers contrôles.
Une technicienne pour les tests visuels.
Puis l’ophtalmo, pour valider.

Chacun à son poste. Chacun son rôle. Une organisation presque industrielle.

L’assistant m’expliquait qu’au Canada, les assistants peuvent prescrire les lunettes et que les ophtalmologistes interviennent seulement en cas de pathologie. En France, les prescriptions restent le monopole médical.

Je lui ai dit, un peu spontanément :

« Finalement, vous êtes un peu comme la sage-femme et le gynécologue. »

Il a souri.
Je lui ai répondu que je consulte aujourd’hui des sages-femmes plutôt qu’un gynécologue lorsque cela suffit. Cela allège le système. Cela fluidifie.

En constellation familiale, nous parlons souvent d’équilibre des places.
Quand chacun occupe sa juste place, le système respire.
Quand une fonction retient tout le pouvoir, la tension apparaît.

Le médical n’échappe pas aux dynamiques systémiques.

L’autorité, la posture… et l’humanité

Dans la salle d’attente, une affiche demandait d’appeler le praticien « Docteur ».

Cela m’a interrogée.

Non pas sur la compétence — les études sont longues, le savoir est réel — mais sur le besoin d’insister sur le statut.

En constellation, nous observons souvent que plus une fonction a besoin de rappeler son autorité, plus quelque chose cherche à se sécuriser.

Le médecin nous a reçus rapidement. Peu de paroles.
Des constats techniques.
Peu d’échanges.

À mon mari, hypermétrope, il dit :

— « Ça va empirer quoi qu’il arrive. »
— « Il n’y a pas d’exercices ? »
— « Regardez sur internet. »

Douze années d’études… et internet comme réponse.

Cela m’a fait sourire, mais aussi réfléchir.

Nous sommes dans une époque où le savoir est morcelé.
L’expertise technique est là.
Mais l’accompagnement, lui, semble parfois absent.

Or, voir n’est pas seulement un acte mécanique.
C’est aussi symbolique.

En thérapie, la vue parle souvent de :

  • ce que l’on refuse de regarder,

  • ce que l’on ne veut plus voir,

  • ou ce que l’on commence enfin à percevoir.

Multiplication des machines, diminution du lien ?

Il y a quinze ans, deux machines suffisaient.
Aujourd’hui, une succession d’appareils sophistiqués : souffle dans l’œil, lumière jaune, maison à observer, point vert à fixer…

La technologie progresse.
Le temps relationnel diminue.

Cinq minutes pour deux patients.

Je ne critique pas.
J’observe.

Dans les systèmes modernes, nous gagnons en précision technique et parfois nous perdons en qualité de présence.

Et pourtant, l’humain a toujours besoin d’être vu.
Pas seulement examiné.

Le soulagement inattendu

Arrivée à la caisse, autre surprise :
plus besoin d’avancer l’intégralité des frais. La sécurité sociale verse directement au médecin.

Nous avons payé 112 € pour deux consultations.
J’avais prévu juste. J’ai ressenti un vrai soulagement.

En sortant, j’ai pu m’acheter du pain.
Cela peut sembler anodin.
Mais dans ces moments-là, on mesure combien l’argent, la santé et la sécurité sont liés à notre sentiment de stabilité intérieure.

Ce que cette consultation m’a appris

Ce rendez-vous n’était pas seulement médical.

Il m’a parlé :

  • d’évolution des systèmes,

  • de répartition des rôles,

  • d’autorité,

  • de transmission du savoir,

  • et de la place de l’humain dans un monde technicisé.

En constellation familiale, nous observons que lorsqu’un système devient trop rigide, trop compartimenté, quelque chose se fige.

À l’inverse, quand les rôles sont fluides et complémentaires, l’énergie circule.

La médecine évolue.
Les métiers se spécialisent.
Mais la question demeure :

Qui prend soin du lien ?

Car au-delà des machines et des diagnostics, nous avons besoin d’être considérés.

Et parfois, une simple consultation devient un miroir de notre époque.