Pendant plusieurs mois, j’ai accompagné une résidente déficiente intellectuelle en EHPAD.

Chaque semaine, elle me répétait les mêmes phrases :

« Je veux partir. »

« Je ne m’entends avec personne. »

« On me critique. »

« Personne ne m’aime ici. »

« Le personnel me dispute. »

Au fil du temps, j’ai compris que derrière ces mots se cachait une souffrance bien plus profonde.

Cette femme ne savait pas toujours exprimer ce qu’elle ressentait.

Comme beaucoup de personnes présentant une déficience intellectuelle, elle avait des difficultés à décoder certaines situations sociales, à comprendre les intentions des autres et à exprimer ses émotions de manière adaptée.

Pourtant, ce n’était pas l’envie de communiquer qui lui manquait.

Au contraire.

Elle avait un immense besoin d’être comprise.

Une question qui revenait sans cesse

Au cours de nos échanges, j’ai rapidement observé que la plupart de ses conflits provenaient de malentendus.

Elle interprétait certains comportements comme des attaques.

Elle réagissait parfois avec colère.

Puis cette colère entraînait des réactions négatives autour d’elle.

Et le cercle recommençait.

À mes yeux, il ne s’agissait pas d’un problème de mauvaise volonté.

Il s’agissait d’un problème de communication et de gestion émotionnelle.

Je me suis alors demandé s’il ne serait pas possible de lui proposer un accompagnement concret sur ces sujets.

Pas seulement parler.

Pas seulement raconter ce qui ne va pas.

Mais apprendre.

Comprendre.

Développer de nouveaux outils.

Ma rencontre avec les limites de l’écoute

Ayant une bonne relation avec la psychologue de l’établissement, je lui ai écrit pour lui partager mon observation.

J’ai évoqué l’idée de travailler avec cette résidente

  • sur la communication.
  • Sur la compréhension des codes sociaux.
  • Sur la gestion de la colère.
  • Sur les émotions.

La réponse a été directe.

On m’a expliqué que la résidente était suivie depuis longtemps et qu’elle bénéficiait déjà d’un accompagnement psychologique.

Pourtant, quelque chose me questionnait.

Depuis plusieurs mois, les mêmes difficultés revenaient encore et encore.

  • Les mêmes conflits.
  • Les mêmes souffrances.
  • Les mêmes incompréhensions.

Je me suis alors interrogée sur une question qui dépasse largement le cadre de cet EHPAD :

L’écoute est-elle toujours suffisante ? Quel est le rôle d’un psychologue ?

Le classeur des émotions

Face à cette situation, j’ai décidé de créer un outil simple.

Un classeur des émotions.

Quelque chose de très visuel.

Très concret.

Adapté à ses capacités.

J’y ai intégré

  • différentes émotions.
  • Des situations du quotidien.
  • Des comportements qui peuvent aider.
  • D’autres qui peuvent compliquer les relations.

L’objectif n’était pas de la changer.

L’objectif était de lui donner

  • des clés de compréhension.
  • Des repères.
  • Un support auquel se référer lorsqu’elle se sentait triste, en colère ou incomprise.

Lorsque je lui ai présenté ce classeur, elle a immédiatement compris son utilité.

Elle était heureuse.

Elle se sentait reconnue dans ses difficultés.

Pour la première fois depuis longtemps, elle disposait d’un outil pensé spécialement pour elle.

Autoriser la tristesse : une étape vers la guérison

Au fil des mois, j’ai également compris quelque chose d’essentiel.

Cette résidente vivait principalement dans la colère.

  • Elle se plaignait.
  • Elle s’énervait.
  • Elle criait parfois.

Mais derrière cette colère, je percevais autre chose.

Une immense tristesse.

Une tristesse qu’elle n’autorisait jamais à sortir.

Comme beaucoup de personnes qui ont souffert, elle avait appris à faire la forte.

  • À tenir.
  • À se défendre.
  • À ne pas montrer ses blessures.

Le dernier jour, je lui ai dit :

« Tu sais, tu n’es pas obligée d’être toujours en colère. »

« Tu n’es pas obligée de faire la forte tout le temps. »

« Tu as aussi le droit d’être triste. »

« Tu as le droit de pleurer. »

Je lui ai expliqué que pleurer n’était pas un signe de faiblesse.

Bien au contraire.

Pleurer est souvent un signe de courage.

Les larmes permettent de sortir ce qui est resté enfermé à l’intérieur parfois pendant des années.

Les pleurs sont souvent la conséquence d’une prise de conscience.

Ils permettent de laisser partir ce qui était retenu.

Pour moi, les larmes font partie du processus de guérison.

Elles apparaissent souvent lorsque l’on cesse enfin de lutter contre ce que l’on ressent.

Je lui ai dit que sa tristesse avait le droit d’exister.

Qu’elle n’avait pas à en avoir honte.

Qu’être vulnérable n’enlevait rien à sa force.

Et quand j’allais partir, un simple « ça va? » , elle a fondu en larme.

Elle s’autorisait à pleurer, je l’ai félicité.

Elle n’était pas dans la colère.

Pas dans la revendication.

Dans l’expression sincère de sa peine.

Pour la première fois, elle mettait des mots et des larmes sur une réalité qu’elle refusait jusque-là d’accepter :

« Je comprends que je vais rester ici toute ma vie. »

Ce moment a profondément touché plusieurs personnes présentes.

Voir cette femme quitter sa colère pour accéder enfin à sa tristesse a suscité de l’empathie chez ceux qui l’entouraient.

Seul le directeur est passé devant elle, sans un regard.

Les larmes ont permis de révéler ce qui était caché derrière les conflits et les incompréhensions.

Elles ont montré l’être humain derrière les comportements.

Cela n’a pas changé le regard de tout le monde.

Mais cela a changé le regard de plusieurs personnes.

Et surtout, cela lui a permis, à elle, de faire un pas important sur son chemin intérieur.

Ce que cette expérience m’a appris

Cette expérience m’a amenée à réfléchir profondément sur l’accompagnement humain.

Nous vivons dans une société qui valorise beaucoup la parole.

Parler est important.

Être écouté est essentiel.

Mais certaines personnes ont également besoin d’autre chose.

Elles ont besoin de solutions concrètes.

De pédagogie.

D’outils adaptés à leur fonctionnement.

D’un accompagnement qui ne se limite pas à entendre leur souffrance mais qui leur permette aussi de développer de nouvelles ressources.

Je ne prétends pas détenir la vérité.

Je partage simplement ce que cette résidente m’a appris.

Parfois, écouter est un premier pas.

Mais parfois, accompagner, c’est aussi transmettre des outils qui permettent à l’autre de devenir progressivement acteur de son propre mieux-être.

Et ce jour-là, en voyant son sourire lorsqu’elle a découvert son classeur des émotions, j’ai compris que nous avions trouvé ensemble une autre manière de communiquer. 

Suite à cette histoire, le directeur n’appréciant pas que je dise que cette dame avait besoin d’aide, à appelé la présidente de l’association Jalmalv et il a demandé à ce que je ne revienne plus dans l’Ehpad. Je lui faisais effet miroir, il voyait chez moi, les problématiques de l’Ehpad.